François Pinault, Bernard Arnault et les frères Wertheimer ont réuni ou soutenu de grandes collections d’art, mais ces ensembles ont des statuts différents. Une collection privée, une fondation d’entreprise et un musée qui accueille des prêts ne désignent pas la même propriété. La Bourse de Commerce expose la collection de François Pinault ; la Fondation Louis Vuitton dispose de sa propre collection dans un projet porté par LVMH ; les Wertheimer restent surtout connus pour une collection familiale discrète.
Le nom d’un milliardaire sur une façade ne suffit donc pas à attribuer tous les tableaux visibles à son patrimoine personnel. Pour comprendre ces collections, il faut regarder les œuvres réunies, les lieux où elles circulent et le rôle de celui qui les finance.
François Pinault : une collection personnelle qui trouve plusieurs maisons
François Pinault rassemble des œuvres depuis les années 1970. La collection privilégie l’art des années 1960 à aujourd’hui et comprend peinture, photographie, sculpture, installations et vidéo. Le dossier d’ouverture de la Bourse de Commerce annonçait plus de 10 000 œuvres en 2021, un ordre de grandeur repris dans les présentations suivantes de Pinault Collection.
Cette collection personnelle se montre dans plusieurs lieux. Le Palazzo Grassi, à Venise, ouvre au public dans le cadre du projet Pinault en 2006 ; la Punta della Dogana le rejoint en 2009. À Paris, la Bourse de Commerce accueille les visiteurs depuis 2021. Le même ensemble peut ainsi nourrir plusieurs expositions, sans que chaque musée dispose d’un inventaire autonome de tableaux définitivement accrochés.
Cette organisation permet de développer des ensembles consacrés à un artiste et de changer les voisinages entre les œuvres. L’exposition d’ouverture parisienne, intitulée Ouverture, présentait notamment des travaux de David Hammons. Le choix d’une photographie, d’un objet assemblé ou d’une installation engage une façon de montrer l’art contemporain, au-delà de l’achat d’une pièce célèbre.
À l’ouverture de la Bourse de Commerce, Untitled, d’Urs Fischer, donne une forme spectaculaire à cette liberté. Dans la rotonde, une réplique en cire de L’Enlèvement des Sabines, de Giambologna, voisine avec une effigie du peintre Rudolf Stingel et des chaises de différentes origines. Ces sculptures sont des bougies : leurs mèches sont allumées et la cire fond pendant l’exposition. Le visiteur qui revient ne voit plus exactement les mêmes formes. Le musée conserve et expose ici une œuvre dont la transformation fait partie du fonctionnement.
Le projet est décrit par Pinault Collection comme un point de vue personnel. Il n’a pas pour objectif de couvrir chaque période de l’histoire de l’art. Les œuvres montrées changent avec les expositions ; une visite permet d’en découvrir une sélection.
La Bourse de Commerce : le bâtiment et les œuvres ont leur histoire
La Bourse de Commerce est aussi un monument parisien, longtemps associé aux échanges de marchandises. Le projet culturel résulte d’un accord avec la Ville de Paris. Le collectionneur ne devient pas propriétaire de tout ce que contient le bâtiment, de sa coupole historique aux œuvres présentées temporairement, par le seul fait d’y installer son musée.
Tadao Ando a conçu un cylindre de béton à l’intérieur de la rotonde. Le visiteur rencontre une architecture contemporaine dans une enveloppe plus ancienne. Les agences NeM et Pierre-Antoine Gatier ont également participé à la transformation et à la restauration. La présentation du lieu détaille cette articulation entre monument et musée.
Il faut donc garder trois objets distincts : le bâtiment qui accueille la visite, la collection réunie par Pinault et l’exposition que les commissaires construisent à une date donnée. Ils se rencontrent dans le parcours, mais leur propriété et leur durée ne se confondent pas.
Bernard Arnault : une fondation soutenue par LVMH
La Fondation Louis Vuitton ouvre le 27 octobre 2014 dans le bois de Boulogne. LVMH annonce alors un projet culturel engagé à l’initiative de Bernard Arnault, dans un bâtiment conçu par Frank Gehry. Ses grandes voiles de verre donnent au lieu une silhouette immédiatement reconnaissable.
Le soutien de LVMH et de ses maisons finance une institution dotée d’une collection, d’expositions temporaires et d’une programmation culturelle. Bernard Arnault en définit une orientation en tant que fondateur, mais la fondation présente les œuvres qu’elle réunit comme la collection de la Fondation. Les assimiler toutes à une collection personnelle de Bernard Arnault effacerait cette distinction.
L’institution organise sa collection autour de quatre directions : contemplation, pop, expressionnisme, musique et son. Elles rapprochent des sensibilités et des formes plutôt qu’elles ne déroulent une chronologie exhaustive. Une œuvre sonore peut y tenir une place à côté d’un tableau ou d’une installation.
Une œuvre permet de comprendre le contenu de cette collection : Flow (933-4), de Gerhard Richter, réalisée en 2013. L’artiste étale la peinture puis applique une plaque de verre sur les couleurs, ce qui arrête leur mouvement. La surface réfléchissante associe les formes abstraites à ce qui se trouve devant elles, y compris le spectateur. La fiche de la Fondation documente aussi sa circulation : présentée à Paris en 2018, l’œuvre rejoint ensuite une exposition à l’Espace Louis Vuitton Osaka en 2021-2022. La collection se découvre donc également hors du bâtiment parisien.
Les expositions temporaires ajoutent une autre couche. Elles peuvent réunir des prêts de musées ou de collections extérieures. Le visiteur doit donc lire les cartels et les crédits des œuvres pour savoir d’où chacune vient. Une rétrospective organisée dans ce bâtiment ne signifie pas que la fondation a acheté tous les tableaux exposés.
Les Wertheimer : une collection familiale moins visible
Alain et Gérard Wertheimer, propriétaires de Chanel, poursuivent une collection commencée par leur père Jacques. Dans son enquête de 2024, Le Monde décrit un ensemble familial allant des antiquités à l’art moderne et contemporain. Laurent Le Bon, président du Centre Pompidou, y évoque des prêts ponctuels pour des expositions et un mécénat discret.
Cette collection ne possède pas la même vitrine publique que la Bourse de Commerce. Un prêt permet de voir une pièce dans un musée sans ouvrir l’ensemble des réserves familiales. L’enquête ne fournit ni catalogue complet ni répartition patrimoniale entre les frères : attribuer chaque œuvre à Gérard seul, ou afficher une valeur globale de la collection, dépasserait ce qui est documenté.
Une œuvre achetée peut voyager sans être vendue
Une acquisition fait entrer une œuvre dans une collection. Un prêt la fait circuler temporairement vers une exposition ; un don en change la propriété. Le mécénat finance une activité ou un projet et peut soutenir un musée, sans constituer à lui seul l’achat de ce qui y est montré.
Les cartels et les catalogues conservent ces traces de circulation : collection d’origine, prêteur et parfois institution propriétaire. Dans le cas de Flow, la même œuvre abstraite peut être vue dans plusieurs pays. Chez Fischer, c’est aussi la matière qui voyage dans le temps, en se consumant devant les visiteurs. Les lieux font découvrir des œuvres et des choix de collection ; ils n’ouvrent pas automatiquement les comptes personnels de leurs fondateurs.
Sources et références 3 références
- Pinault Collection : dossier d’ouverture de la Bourse de Commerce, 2021.
- Fondation Louis Vuitton : présentation de l’institution et historique.
- Ministère de la Culture : le projet de transformation de la Bourse de Commerce, 2020.
Photographie : Chabe01, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0. La Bourse de Commerce à Paris, le 5 juin 2021 ; fichier redimensionné pour le Web, sans retouche du bâtiment.

